Germaine, amie et image du Serviteur
Homélie prononcée par Mgr Jean-Pierre Batut, évêque auxiliaire de Toulouse, samedi 14 juin 2025 à la basilique Sainte-Germaine de Pibrac.
Références des textes : Isaïe 55, 1-2.10-11 ; Col 3, 12-17 ; Mt 11, 25-30
Chers frères et sœurs, la première lecture de cette messe, tirée du chapitre 55 d’Isaïe, nous ramène à la nuit de Pâques. La veille, à l’office du Vendredi Saint, on lit un texte tiré du chapitre 53 et qu’on appelle le « quatrième chant du Serviteur » : il nous rapporte en effet les souffrances d’un mystérieux personnage que la tradition appelle le « Serviteur ». Ce personnage paraît être de trop dans notre monde, tellement il est étranger à ses catégories : les témoins disent de lui qu’il n’avait « ni beauté ni éclat pour attirer nos regards », qu’il était « méprisé, abandonné des hommes » et même, semble-t-il, de Dieu lui-même.
Mais ces mêmes témoins avouent avoir compris après coup que ce Serviteur n’avait pas souffert et n’était pas mort en vain : en effet, dit le texte, c’étaient « nos souffrances » qu’il portait, « nos douleurs » dont il était chargé. Et même, tout en paraissant totalement passif devant ceux qui le mettaient à mort, il était en réalité souverainement actif car il faisait consciemment de sa mort un sacrifice. Si bien qu’au terme, quelque chose d’incroyable se produisait : bien que passé par la mort, le Serviteur voyait la lumière au bout du tunnel d’où personne ne revient. Oui, il voyait « la lumière », et même il était « comblé » par Dieu d’une vie nouvelle, entraînant derrière lui des multitudes dans son triomphe.
Je disais à l’instant que la première lecture de ce jour nous ramenait à la nuit de Pâques. En effet, c’est dans la veillée pascale qu’on entend cette lecture. Dans le livre d’Isaïe où elle fait suite au quatrième chant du Serviteur, elle nous met en présence de ce Serviteur que Dieu a fait revenir à la vie. C’est le Serviteur qui prend la parole pour inviter à un festin, sous le signe de l’abondance et de la gratuité : « Venez, dit-il, vous tous qui avez soif ! Venez vous rassasier de bonnes choses, vous réjouir de boissons enivrantes ! Venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer ! »
Ce Serviteur à nouveau vivant qui prend ainsi la parole, la tradition chrétienne la plus ancienne l’a identifié sans hésiter au Christ ressuscité. Car c’est bien Lui le Serviteur souffrant qui a réalisé point par point les prophéties ; c’est lui qui a offert sa vie pour le salut du monde, et c’est lui que Dieu lui-même désigne comme son Élu et son Témoin. Il va même dans ce texte jusqu’à le désigner comme sa Parole, sortie de sa bouche et venue dans le monde, et qui revient ensuite vers Celui qui l’a envoyée après avoir accompli et réussi sa mission.
Les saints et les saintes sont des imitateurs du Christ, et cela fait d’eux aussi des Envoyés de Dieu. « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » dit Jésus aux disciples en leur apparaissant le soir de Pâques (Jn 20, 21). Certains d’entre eux sont envoyés consciemment, des apôtres à sainte Bernadette envoyée par la Vierge Marie à l’abbé Peyramale pour lui demander de construire une chapelle. D’autres ne sont pas toujours aussi conscients d’être envoyés, mais tous, comme des envoyés, vivent de telle manière que leur vie entière devient témoignage. C’est à ce modèle de vie que saint Paul exhorte les Colossiens : « Puisque vous êtes les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience. » Derrière le mot « patience », il y a toujours le mot « passion » : dans un monde de violence et d’injustice, celui ou celle qui se comporte avec humilité, douceur et patience est assuré de subir à son tour l’injustice et la violence. Mais comme il est disciple de son Seigneur, il ne les subit pas : il les porte, et il nous porte tous avec. Comme son Seigneur, il est envoyé. Comme son Seigneur, il fait de sa vie une offrande. Comme son Seigneur, il est vainqueur du mal par la croix.
La croix de Jésus n’est pas subie, elle est choisie : « ma vie, personne ne la prend, mais c’est moi qui la donne » (Jn 10, 18). Et elle n’est pas choisie par goût de la souffrance : elle est choisie pour tous, y compris ceux qui ne savent rien faire d’autre que de la subir, afin qu’elle devienne pour eux aussi chemin de vie. Elle est choisie même pour ceux qui l’imposent aux autres, afin qu’elle change leur cœur de pierre en cœur de chair, qu’ils puissent implorent le pardon et accueillir la miséricorde.
Celle que nous fêtons en ce jour, sainte Germaine de Pibrac, a fait partie de ces amis de Jésus pour qui la croix était désirable. Elle n’était pas désirable en tant qu’instrument de torture, mais parce qu’elle était la croix de Jésus, et par amour pour lui. Et c’est bien la raison pour laquelle sainte Germaine, si je puis m’exprimer ainsi, coche toutes les cases de l’imitation de Jésus. Elle aussi a été de trop dans ce monde qui ne croit qu’au succès et à la richesse. Elle aussi a été « sans beauté ni éclat pour attirer nos regards », « méprisée, abandonnée des hommes », et même, semble-t-il, abandonnée de Dieu. Mais elle aussi s’est laissée combler par Dieu d’une vie nouvelle, dont les miracles qui l’ont accompagnée ont porté témoignage.
C’est pourquoi, aujourd’hui, nous venons auprès d’elle, mettant nos pas dans les pas de tous les pèlerins de Pibrac qui sont venus ici avant nous. « Venez à moi, vous tous qui avez soif ! » dit le Serviteur souffrant revenu à la vie ; « Venez à moi, vous qui peinez sous le poids du fardeau » dit Jésus à tous ceux qui cherchent repos et réconfort. N’hésitons pas, frères et sœurs, à déposer ici tous les fardeaux dont nous sommes porteurs – ceux qui nous touchent personnellement, et ceux qui touchent les personnes pour qui nous voulons prier. N’hésitons pas non plus à élargir notre prière à l’ensemble de ce monde malade et déchiré par les guerres dans lequel nous vivons. La promesse de Jésus demeure pour toujours. Il suffit, pour qu’elle se réalise, qu’elle trouve des cœurs disposés à la recevoir et à intercéder pour tous, comme l’a été le cœur de sainte Germaine : car ce que Dieu a caché aux sages et aux savants, il l’a révélé aux tout-petits.
Mgr Jean-Pierre Batut





































